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Tanguy LOHEAC

 

14 février 2006: Interview de Tanguy LOHEAC

 
"Il y a autant de handicaps que de personnes handicapées et autant de manières de naviguer. La règle de base est donc de se former et de se conformer aux standards."
 

1) Tanguy LOHEAC, quelle est votre profession ?

Je suis chargé de projet accessibilité à l'association BrailleNet. J'ai notamment dirigé le travail de création et de publication du Guide AccessiWeb. J'interviens dans les formations que nous donnons aux acteurs du Web, je participe aux évaluations des sites Internet sur leur niveau d'accessibilité et aux opérations de sensibilisation que nous organisons régulièrement.

2) Utilisez-vous l'informatique (et plus précisemment Internet) dans votre travail ?

Oui. L'utilisation de l'informatique occupe entre 70 et 80% de mon temps de travail. C'est à la fois mon stylo et mes yeux. La majorité des documents que je consulte au quotidien sont sous forme informatique. Cela me permet donc d'avoir accès à l'information, mais également de produire moi-même des documents lisibles par mes collègues voyants.

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3) Pouvez-vous préciser la place que tient l'informatique dans votre vie professionnelle et privée ?

A titre professionnel, c'est à la fois l'instrument qui me permet d'échanger avec mes collègues voyants, de me documenter, notamment sur Internet, et de produire moi-même des documents. La nature même de mon activité qui traite de l'accessibilité numérique, me conduit nécessairement à utiliser l'informatique, en particulier lorsque nous évaluons l'accessibilité d'un site Web. Mais au-delà, c'est un facteur d'intégration indéniable car cela me donne accès à l'information.
A titre personnel, j'utilise beaucoup l'informatique, d'une part pour faire des achats en ligne (courses alimentaires, livres, CD ou billets de train), d'autre part pour assouvir ma passion de l'écriture et de la lecture. En effet, dès l'instant où un livre est sous forme numérique, dans un format accessible, je peux le lire en toute liberté. En résumé, l'outil informatique est pour moi source de savoir et d'indépendance.

4) Quelles sont les aides techniques (logiciels et matériels) que vous utilisez pour utiliser l'ordinateur et quel est leur coût ?

Tout d'abord, j'utilise un ordinateur classique du marché sur lequel j'installe un logiciel qui me restitue soit par une voix synthétique, soit en Braille, l'information qui s'affiche à l'écran. Ce type de logiciel est nommé "lecteur d'écran". Selon les performances et les fonctionnalités qu'ils offrent, ces logiciels coûtent entre 750 euros et 2000 euros. Celui que j'utilise actuellement est le plus populaire d'entre eux : Jaws. A mon ordinateur, je peux également brancher un boîtier qui me permet de lire l'information affichée à l'écran sous forme d'écriture Braille. Ce dispositif s'appel un afficheur Braille et peut coûter, entre 5000 euros et 12000 euros. Il est très utile pour lire des documents en langue étrangère, car les synthèses vocales ne sont pas toujours faciles à comprendre, ou pour avoir une meilleure idée de la mise en page d'un document. Ce qui fait un équipement complet pour un coût moyen de 7000 euros. Il existe parfois des possibilités de financement, mais elles sont extrêmement réglementées et difficiles à obtenir.


5) Connaissez-vous des solutions alternatives moins chères (gratuites ?) que les aides techniques que vous utilisez actuellement ?

Il existe en effet plusieurs solutions alternatives. Il y a tout d'abord des lecteurs d'écran moins connus et moins chers que Jaws mais dont je ne connais pas avec précision le niveau de performance. Il m'est donc difficile de les comparer. Néanmoins, selon les fonctionnalités annoncées par leurs fabriquants, ce sont des outils qui peuvent parfaitement convenir pour un usage bureautique classique : écrire et lire dans un traitement de texte, échanger des mails. Là où se fait généralement la différence, c'est sur des applications plus complexes comme le surf sur Internet ou le travail sous Excel, par exemple.
L'autre catégorie d'alternative est constituée des "Kits vocalisés", comme Speakey, par exemple. Le principe est de proposer un ensemble d'applications courantes avec une synthèse vocale intégrée (navigateur Internet, logiciel de messagerie, traitement de texte, agenda). Il en résulte que l'utilisateur aveugle ne pourra se servir que de ses applications. Même si je n'adhère pas personnellement à ce type de produit, je pense qu'il peut être adapté à des personnes qui veulent se limiter à des tâches très précises et ne souhaitent pas s'encombrer l'esprit avec la philosophie générale de l'environnement Windows et les difficultés qui pourraient en découler.
Enfin, il y a aussi toutes les solutions sous l'environnement Linux qui sont de fait gratuites. Malheureusement, ces solutions n'existent, pour l'instant, que dans le mode lignes de commandes, ce qui oblige l'utilisateur à se plonger de plein pieds dans le langage de commandes relativement aride. A ma connaissance, des recherches sont en cours pour permettre l'accès à l'environnement graphique de Linux.


6) En Février 2005, la France a voté une loi obligeant les sites et services Web du secteur public à être accessibles aux personnes handicapées. Que pensez-vous de cette loi et pensez-vous que le Web public va réellement devenir accessible uniquement grâce à cette loi ?

Sur le principe, on ne peut que se féliciter d'avoir enfin un cadre législatif dont le texte est d'ailleurs très clair sur les ambitions affichées. Concrètement, nous sommes toujours dans l'attente de la publication du décret qui précisera en particulier les moyens à prévoir pour son application et les sanction encourues au cas où elle ne serait pas appliquée.
Toutefois, de manière générale, et dans ce cas précis, je ne suis absolument pas convaincu que la seule promulgation d'une loi suffit à faire changer les choses. Il faut que ceux qui sont chargés de la respecter soient aussi convaincus de son bien fondé et de sa nécessité pour le plus grand nombre. Le domaine de l'accessibilité numérique est encore très jeune. Si les acteurs du Web, public, ou privé, n'y trouvent pas eux-mêmes un intérêt, ils ne s'y mettront qu'à contre-coeur donc de manière contre-productive. Tout ceci doit par conséquent être accompagné de formation, de documents expliquant de manière très concrète les bénéfices non seulement pour les internautes, mais aussi pour ceux qui produisent les sites Web et d'une dynamique volontariste dans l'ensemble de la chaîne de production où chacun est partie prenante.


7) Quels sont les sites Web que vous consultez quotidiennement ?

Pour mes besoins professionnels, il s'agit essentiellement de sites de documentation, soit sur les normes d'accessibilité, comme le site de WAI ou toutes les techniques de programmation developpez.com, commentcamarche.com etc... A titre personnel, ce sont surtout des sites marchands comme la fnac, sncf ou houra.

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8) Quels sont les problèmes principaux que vous rencontrez quand vous naviguez sur les sites Web ?

Les trois problèmes principaux que je rencontre lors de mes navigations sont :

  • une structuration parfois confuse et incohérente des pages. Pour bien comprendre, il faut garder à l'esprit qu'une personne aveugle appréhende un site de façon linéaire, c'est-à-dire qu'elle commence à lire de gauche à droite et du haut vers le bas, ligne après ligne. Or, il est encore des sites où l'information essentielle se trouve très loin dans la page, le début de page étant pollué de publicités, de liens inutiles etc.... Ensuite, dès que j'arrive sur un nouveau site, je me construit rapidement une idée de la disposition des informations sur la page et, logiquement, je m'attends à ce que l'ensemble des pages d'un même site garde à peu près la même structure. Ce n'est malheureusement pas toujours le cas et cela me fait perdre parfois un temps infini.
  • la seconde difficulté réside dans des intitulés de liens soit incompréhensibles, soit trop éloignés de la rubrique vers laquelles ils conduisent. Il est par exemple fréquent de rencontrer des images qui font office de lien. Si ces images ne sont pas correctement commentées, je ne lis qu'un texte incompréhensible du genre "images/123_arrow.gif". je suis donc obligé de cliquer sur cette image pour savoir réellement sur quelle page j'atterris. Si ce n'est pas ce que je cherchai, je dois revenir à la page précédente. Lorsque je dois multiplier ces manoeuvres autant de fois qu'il y a d'images non commentées, je me décourage et ne reviens plus sur ce site.
  • Enfin, la troisième difficulté majeure est la mauvaise conception des formulaires. Comme je l'ai dit, je vais souvent sur les sites marchands et il m'arrive parfois de passer une demie-heure à remplir un formulaire par le simple fait qu'il ne respecte pas des règles élémentaires d'accessibilité, ou même d'ergonomie. Par exemple, l'ordre de remplissage des champs n'est pas logique. Ou encore, le bouton de validation se trouve en plein milieu alors qu'il reste des champs à remplir obligatoirement. Ce qui fait que je valide, pour m'apercevoir ensuite, non seulement que j'ai oublié de renseigner des champs, mais que ceux que j'avais déjà remplis sont effacés. C'est supprêmement énervant ! ! Ce qui était censé me faire gagner du temps, m'en fait perdre.


9) Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux créateurs de sites Web ?

Le premier conseil que je donnerai aux concepteurs de site Web qui sont motivés pour rendre leurs pages accessibles est de ne surtout pas essayer de se mettre dans la peau de chaque personne handicapée qu'ils souhaitent toucher. C'est l'échec assuré. Ils dépenseraient une énergie inutilement car il y a autant de handicaps que de personnes handicapées et autant de manières de naviguer. Mais comprenons-nous bien, ceci n'interdit nullement de faire tester son site ou ses gabarits par une ou deux personnes handicapées si on a la chance d'en avoir dans son entourage. Le corrolaire est qu'il faut banir cette fausse bonne idée qui consisterait à faire des sites dédiés à un type de handicap. Cela demande un effort de maintenance considérable et, par expérience, je peux vous garantir que cet effort n'est jamais maintenu sur le long terme. Lorsque je clique sur des liens du type "version texte" ou "version pour les personnes handicapées", j'aboutis sur des pages qui ne sont pas à jour ou qui sont très pauvres en contenu. La règle de base est donc de se former et de se conformer aux standards. Ainsi, vous aurez fait une grosse partie du chemin vers l'accessibilité.

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